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Entretien avec le chercheur français: Tristan Leperlier Le romancier Mohammed Dib.. la voix de la révolution par excellence

mai 16th, 2012


Par:Rachid Filali*

Tristan Leperlier  a beaucoup écrit sur la littérature algérienne contemporaine, et a également écrit une étude approfondie, publiée récemment sur ​​la question d ‘«arabisation» où il parle de “l’identité et les enjeux politiques dans notre pays”, et à travers cette interview, nous voulons en savoir plus sur ces questions importantes, surtout en ce moment historique, et le sujet est ouvert à la discussion.

 

*M. Tristan Leperlier  bonjour
Vous préparez une thèse sur la littérature algérienne en langue française au cours de la décennie noire .. Peut-on connaître les raisons de ce choix?

Pour un sociologue de la littérature, les années 1990 sont particulièrement intéressantes, car plusieurs phénomènes convergent alors, plaçant la littérature algérienne en « liberté conditionnelle » si j’ose dire. La libéralisation du régime, en particulier dans le domaine de la presse, ouvre certes en Algérie le marché d’une réception qui n’est plus soumise aux directives plus ou moins affirmées de l’ENAL. Il s’ouvre d’autant plus que, à la « faveur » des crises (1989, guerre civile), la littérature algérienne s’internationalise comme jamais auparavant: la publication d’auteurs en France se multiplie, tout comme la réception et les traductions ailleurs dans le monde. Mais la contrepartie de cette ouverture est la forte soumission de cette littérature aux demandes (témoignages…) de ce marché. Par ailleurs la censure continue de s’exercer, notamment par les freins mis à l’importation de certains livres publiés en France (comme on le voit encore régulièrement au SILA); mais également l’autocensure, liée au contexte de guerre civile, qui crée des conditions d’écriture entièrement différentes de part et d’autres de la Méditerranée. Ce sont en particulier ces « stratégies » différenciées d’écriture qui m’intéressent…  Il y a bien d’autres raisons pour lesquelles je travaille sur cet objet, mais je ne vais pas tout vous dire en une fois!

*Que pensez-vous des écrivains de la nouvelle génération comme Salim Bachi, vous ne pensez pas que cet écrivain de talent, par exemple, reflète une position extrême dans son évaluation de la situation générale en Algérie?

Je ne sais pas si sa position est « extrême » en soi, et je me garderais bien de juger, en tant que chercheur, du positionnement politique d’intellectuels d’un pays dans lequel, en plus, je n’habite pas. Quant à son caractère « extrême » par rapport aux autres écrivains algériens, je ne le crois pas. Les romans de Salim Bachi ont certes une dimension politique, mais sans (presque) jamais tomber dans le didactisme. Au contraire, dans Le chien d’Ulysse par exemple (qui reste pour moi son meilleur roman), c’est son écriture même qui est un acte politique: en mêlant le mythe et le rêve au récit référentiel, il perturbe les préjugés, met en cause l’historiographie algérienne, et la renvoie à ce qu’elle est, une construction nationaliste. L’équivalence entre la violence islamiste et la violence policière est bien plus suggérée qu’explicitée. Renvoyant tout le monde dos à dos, ce texte n’a pas de « morale », distribuant blâmes et éloges. On peut donc certes dire que ce texte est « extrême », car il est violemment noir, sans échappée hors du labyrinthe de la violence. Mais il ne dénonce pas plus les pouvoirs et les idéologies que d’autres l’ont fait avant lui. Kateb Yacine avait des positions plus extrêmes encore. Et si, par la voix de ses textes, Salim Bachi est moins ambigu dans sa dénonciation des pouvoirs en place que Rachid Boudjedra, ou, a fortiori, que Yasmina Khadra, il ne les remet toutefois pas moins en cause que Rachid Mimouni ou Boualem Sansal.

*Pensez-vous vraiment que la politique d’arabisation en Algérie était tout simplement un mythe? Avez-vous remarqué que l’Arabe a également gagné un large espace dans le domaine de l’éducation, en dépit de critiques acerbes, pèse sur le système éducatif actuel, sachant que les systèmes éducatifs dans le monde, se plaignant des mêmes problèmes?

Vous faites référence à un article que j’ai récemment publié dans La Vie des idées, et que j’ai, par une forme de provocation, titré « L’arabisation, un mythe? Pouvoirs et langues dans l’Algérie indépendante », tout comme Eric Hobsbawm avait parlé de L’invention de la tradition à propos des identités nationales. On s’illusionne souvent sur la confusion des mots et des choses, comme Cratyle dans le dialogue de Platon. Il ne s’agissait pas de remettre en question le fait que l’arabe standard est omniprésent en Algérie, et de mieux en mieux maîtrisé. Mais de rappeler que l’arabisation est avant tout un discours politique. La mobilisation de la thématique de l’arabisation est une manière de donner des gages de nationalisme et d’égalitarisme; mais cela ne signifie pas que les actes suivent systématiquement! Et que l’on fait pour soi ce que l’on prescrit aux autres, puisqu’on sait bien que les élites font en sorte que leurs enfants soient tous au moins bilingues. Car, comme pour toutes les politiques linguistiques, l’arabisation doit être réhistoricisée, et replacée au sein des luttes de pouvoir: imposer une langue, c’est mettre au pouvoir politique et économique ceux qui la parlent (c’est-à-dire suffisamment bien pour travailler avec); ou encore exclure du pouvoir ceux qui ne la parlent pas. L’arabisation est le fruit de négociations sans cesse renouvelées entre les groupes de locuteurs aux plus hauts sommets du pouvoir politique et économiques, et non un projet clair et continu exprimant la Volonté Générale du Peuple, qui aspirerait à retrouver SA langue. Car c’est bien là également un « mythe », comme l’ont montré Benedict Anderson, Ernst Gellner, ou Anne-Marie Thiesse: il s’agit de cette croyance partagée selon laquelle un groupe de personnes, à l’intercompréhension plus ou moins parfaite, aurait une langue commune par nature, ou par la grâce d’une histoire suffisamment ancienne pour se donner les apparences du naturel. Cette théorie, qui date du XIX ème siècle (Johann Gottfried von Herder), crée des catégories homogènes là où il n’y a qu’un continuum dialectal (on connait les cas extrêmes des délimitations, artificielles comme les autres, entre le Serbe et le Croate, ou entre le Hindi et l’Urdu); et nie l’imposition à la majorité de la variété linguistique d’une minorité, comme la langue de l’Ile de France a été imposée au reste de la France comme le vrai français. Il en va de même pour l’arabe. Mais dire qu’il s’agit d’une construction sociale ne retire rien à la valeur de la croyance identitaire (pour l’Algérie, la croyance en une langue nationale a contribué à se libérer du colonisateur). Et Il n’en reste pas moins que l’unification linguistique réalisée par les institutions étatiques (l’école…) donne de la réalité à ce qui n’était qu’une vision de l’esprit.

*En France, il ya une plainte d’une invasion permanente de la langue anglaise, tout comme les Algériens se plaignent en raison de la prédominance de la langue de Voltaire,
Y a t-il une solution à la coexistence des langues (cultures), sans interférence politique suspect, sachant que la langue - quelles que soient les circonstances - est l’un des fondements de l’identité nationale?

Je suis assez méfiant envers l’idée d’identité nationale, qui rappelle en France de sombres débats… Chaque individu est le fruit d’un croisement d’identités (c’est-à-dire d’appartenances à des groupes dont les membres se ressemblent sous un aspect) qu’il assume ou non, qu’on lui assigne ou non: comment un groupe de plusieurs millions d’individus pourrait-il être défini dans un cahier des charges? Comme je l’ai déjà souligné, l’« identité nationale » n’existe pas par essence, même si certes elle peut être l’objet d’un consensus social plus ou moins important suivant les époques. Pour le cas français, ceux qui dénoncent systématiquement l’invasion de l’anglais sont d’une autre génération. L’anglais fait partie du quotidien de beaucoup de Français, par la musique, les films… et bien peu voudraient remettre cela en cause! Cela ne veut pas dire pour autant que « nous » voudrions passer au tout anglais… Tout est affaire de mesure, à un moment T, pour une génération X. En tout état de cause, ceux qui dénoncent les « politiques linguistiques » en faveur du français tombent souvent dans l’idéologie libérale du « laisser faire ». Seule la politique est capable de réguler la force d’un marché qui a besoin pour s’étendre de l’unification linguistique: vers l’anglais pour certains domaines (sciences, musique…), vers le français pour d’autres (régionalement, dans les régions créolophones). Chaque génération doit donc définir, par la politique, le dosage qui lui paraît juste, et ce dans un consensus démocratique qui laisse la place aux expressions minoritaires. La situation en Algérie est proche, malgré des différences évidentes: s’il y avait un consensus au sortir de la guerre autour de l’« aliénation » linguistique, nombreux sont ceux qui depuis ont considéré le français non pas comme la langue de la France, mais comme une langue algérienne. N’oublions pas d’ailleurs que le français est aujourd’hui plus la langue de l’Afrique que de l’Europe… Et l’arabe, dominé dans les domaines les plus valorisés (économiques et scientifiques), est dominant également dans d’autres domaines (politique, juridique…), et autant vis-à-vis du français que de tamazight.  Pour répondre à votre question, je ne crois pas qu’il y ait de formule parfaite pour la coexistence des langues, tant les enjeux identitaires sont multiples, et entremêlés aux questions de pouvoir (savoir qui a accès au pouvoir politique ou économique). Mais arrêter de croire aux formules parfaites justement, qui postulent qu’un groupe d’individus devrait avoir une même identité homogène, et réévaluer sans cesse le consensus (comme l’ont compris les Canadiens) permettrait de résoudre pacifiquement ces nécessaires rapports de force.

*Il y a 75 langues en France, et toutes ces langues sont menacées d’extinction, malgré le vif intérêt par les autorités françaises pour protéger ces langues, mais cela n’a pas empêché la poursuite de cette menace, parce que cette protection a été limitée uniquement au niveau culturel, pourquoi pensez-vous, Monsieur Tristan Leperlier, la France n’a pas ratifier, jusqu’à présent, la loi européenne qui protège les langues en voie de disparition?

La « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires » a en effet été signée par le gouvernement de Lionel Jospin en 1999, mais pas ratifié, le Conseil Constitutionnel l’ayant déclarée inconstitutionnelle. On entend souvent dire que la raison en serait le deuxième article de la Constitution (qui stipule que « la langue de la République est le français »). Il n’en est rien: l’argument invoqué est celui de l’indivisibilité de la République et l’unicité de la Nation (article 1), qui serait mis à mal par cette charte puisqu’elle aurait reconnu, selon le CC, des droits spécifiques à des communautés infranationales. Le gouvernement n’a pas choisi de modifier la constitution, « jacobine », de la France, mais a ajouté en 2008 la mention « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. » Dès lors aucun groupe ne peut réclamer de droits linguistiques: ce sont les pouvoirs publics qui leur octroient. Et de fait, depuis les années 1950, l’Etat finance, un peu, l’enseignement des langues régionales. D’aucuns ont remarqué que la situation était très exactement la même en Algérie, où l’Etat se serait mué en « gestionnaire du patrimoine culturel national ». Malheureusement, l’Etat centralisateur en France, et moins encore en Algérie, n’est pas suffisamment un gestionnaire soucieux de la vitalité de son patrimoine linguistique. Mais le peut-il vraiment? L’expérience catalane et québécoise montre bien que seules les régions dotées d’une véritable autonomie peuvent mettre à bien des politiques linguistiques efficaces. Et quoi qu’on en ait pensé, ces politiques n’ont pas été le prélude à l’indépendance. La reconnaissance d’une singularité n’est pas, on le voit, incompatible avec l’intégration dans un ensemble plus large: les identités ne sont pas exclusives, loin de là!  Sans pousser jusqu’au modèle espagnol ou canadien, la France et l’Algérie auraient tout à gagner à reconnaître une plus forte autonomie aux régions, en particulier dans les domaines culturels: de sorte que les créoles ou l’alsacien soient à quasi égalité avec le français dans leurs régions, comme le kabyle avec l’arabe en Kabylie.

*M. Tristan Leperlier, 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, la littérature algérienne n’a toujours pas un grand roman épique, reflètent la lutte du peuple pour la liberté, Pensez-vous qu’il est un écrivain algérien est en mesure (ou a pu) le faire, et qui est-il?

Et pourtant ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué! C’est ce que Charles Bonn a appelé parodiquement les romans de la « génération de 1962 »: en particulier Le Mont des genêts de Bourboune et L’Opium et le bâton de Mammeri, mais aussi Les Enfants du nouveau Monde de Djebar, ou Le quai aux fleurs ne répond plus de Haddad… Tous montrent la collusion de l’individuel et de l’Histoire, le passage, souvent, de l’individu au collectif de la lutte contre l’Occupant, se laissent parfois aller aux vastes fresques, tombent presque toujours dans le didactisme voire le manichéisme: autant de marques du récit épique. Mais ils ne se sont pas, fort heureusement, laissés entraîner entièrement dans ces travers, à l’inverse de certaines nouvelles de Promesses, ou de films tels que celui tiré de L’Opium et le bâton, qui a considérablement simplifié le roman de Mammeri. La question est moins de savoir, me semble-t-il,  si la littérature algérienne peut avoir un grand roman épique sur la guerre de libération, que de savoir pourquoi les tentatives d’en écrire un paraissent vouées à l’échec, en Algérie comme ailleurs. Peut-être parce que ce serait marquer là une soumission de l’artiste aux injonctions politiques du nationalisme; alors que la modernité littéraire s’est efforcée justement de s’autonomiser par rapport aux injonctions du champ du pouvoir. Pourquoi souhaiter à la littérature algérienne qu’elle revienne, non pas 50 ans, mais bien plusieurs siècles en arrière, alors qu’avec Camus, Kateb, et Dib (et cela sans même compter la littérature arabophone), elle est entrée de plain pied dans la modernité littéraire internationale? Qui se souvient de la mer de Dib, publié en 1961, est un grand roman précisément parce qu’il met en question les codes de l’épique! Car si le mouvement de libération, hors du labyrinthe de la ville fantastique, est bien sensible, le référentiel disparaît complètement: aucun didactisme ne vient plomber le texte, qui au contraire interroge les limites poétiques de l’expression de l’horreur, et vient s’accomplir dans une assomption mystique issue du soufisme! Quant à Nedjma, il s’agit très exactement d’un roman anti-épique! Roman du doute, de l’inquiétude identitaire (voyage manqué à la Mecque, voyage déçu au Nadhor…), du danger des Ancêtres, où l’impossibilité de saisir pleinement Nedjma, dans le tourbillon de ses amours multiples, est la marque de l’impossibilité de toute réduction nationaliste, ce roman est pourtant celui aussi dans lequel circule en permanence un couteau, marque de la violence du combat contre le colon.  A l’image de Kateb, « au sein de la perturbation l’éternel pertubateur », ce roman nous rappelle que le doute est le seul moyen de la lutte véritable, car il n’impose pas sa vérité: mettre en cause est une forme de proposition. Plus qu’un mauvais ou bon roman épique, voilà ce dont, en France et en Algérie, nous avons besoin, à une époque où les simplifications identitaires d’exclusion exhalent à nouveau leurs parfums nauséabonds, et rejettent par une fausse certitude ce que le doute intègre dans le consensus démocratique.

* Journaliste et écrivain

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Notice biographique

Tristan Leperlier, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, titulaire d’un master de lettres modernes (Paris IV-Sorbonne) et de théorie politique (Sciences Po Paris), fait une thèse de sociologie sur la littérature algérienne des années 1990 sous la direction de Gisèle Sapiro à l’EHESS, et enseigne la sociologie à Paris I (Panthéon-Sorbonne). Il préside l’association francophonie-ens depuis sa création en 2009.





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