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France-Algérie : Guerre des Mémoires : La vérité est enterrée !Entretien réalisé par Rachid Filali

mai 12th, 2012

 

Hocine Mahdi est un chroniqueur, scénariste, poète, auteur de deux ouvrages*, du récit et du scénarii du téléfilm “la révoltée”** polémiste. Il a collaboré avec le journal satirique El Manchar mais ses écrits sont semés dans de nombreux journaux depuis les années soixante. L’écriture est son arme de combat contre la bêtise humaine, le mensonge politique et intellectuel. Langage indigné, rageur, tendre mais sans concession. Notre rencontre s’est déroulée au lendemain de la réaction de Tayeb Radjeb Erdogan à l’adoption par une cinquantaine de députés français d’une loi criminalisant la négation du massacre des Arméniens par les Turcs en 1915. Tout naturellement nous avons engagé l’entretien sur le sujet qui concerne également l’Algérie puisque Tayeb Radjeb Erdogan ne s’est pas privé de sortir un argument choc : les crimes contre l’humanité commis en Algérie en près d’un siècle et demi de colonialisme français barbare.

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Question : Il y a un conflit entre la Turquie et la France sur la question du massacre des Arméniens. Pourquoi la France a jusqu’à présent refusé de reconnaître ses crimes contre l’humanité en Algérie tout en exigeant des Turcs de reconnaître ce qu’elle qualifie de génocide perpétré par les Turcs en 1915 contre le peuple arménien ?

Réponse: Rappelons d’abord que le conflit mémoriel franco turc en est à sa deuxième phase avec Nicolas Sarkozy. En 2006 le candidat à la succession de Jacques Chirac avait usé de cette carte pour récupérer une partie de l’électorat lepéniste et centriste au premier tour des élections. Sarkozy avait provoqué le vote d’une loi par laquelle la France a officiellement reconnu le génocide. Ce qui s’est passé en 2011 est indigne d’un chef d’Etat. En cette période pré électorale le candidat socialiste a promis au lobbies arménien une nouvelle loi sur la question. Pour couper l’herbe sous les pieds de François Hollande voici que le sieur Sarkozy surenchérit avec le vote express par ses députés d’une nouvelle loi qui punit a une peine de prison et une amende de 45.000 euros la négation du génocide. Vous remarquerez qu’en 2011 comme en 2006 c’est en période pré électorale que le conflit a surgi. La première fois l’équipe de Sarkozy avait réussi à apaiser la grogne des Turcs parce que Tayeb Radjeb Erdogan gardait un mince espoir de voir la France contribuer à l’adhésion de son pays à l’Union Européenne. Mais c’est le contraire qui s’est passé avec l’élection de Sarkozy. Celui-ci s’est entièrement investi contre la prétention des Turcs d’appartenir à l’espace européen. En 2011 les données ont changé. Sarkozy a volontairement pris le risque d’une rupture des relations franco turques économiques, politiques et militaires. En fait il compte sur Alain Juppé pour éteindre l’incendie. C’est que le vote arménien est plus important pour Sarkozy que pour François Hollande. Surtout si le taux d’abstention sera élevé au premier tour de la prochaine présidentielle. Ce sera Marine Le Pen qui tirera les marrons du feu.

Quant au refus de la république française de reconnaître ses crimes contre l’humanité en Algérie il serait de mauvaise foi d’en parler sans impliquer des personnalités algériennes dont certains ont fait de la manipulation de l’histoire leur gagne pain. Tenons nous en aux positions contradictoires de Nicolas Sarkozy pour démontrer la mauvaise foi de la classe politique française de gauche, de droite et des deux extrêmes sur la question.

Question : Pourquoi ne pas crever l’abcès une fois pour toute ?

Réponse : Nous le ferons, c’est indispensable à un débat serein. Mais commençons par les positions de Nicolas Sarkozy qui sont très riches en enseignement sur la crapulerie des politicards.

Primo : Quand des Français de bon sens ont appelé les dirigeants français à ne pas aller à contre courant de l’Histoire pour permettre à nos deux nations de regarder ensemble l’avenir avec sérénité Nicolas Sarkozy leur a répondu froidement qu’il n’était pas encore né en 1945, par conséquent il n’est pas tenu de reconnaître des prétendus massacres dont il n’a pas été témoin.
Admettons.
Alors pourquoi feint-il d’ignorer que Tayeb Erdogan n’était de ce monde en 1915 et qu’il ne doit pas être tenu de reconnaître des massacres qui se sont déroulés avant sa naissance ?
Secondo : Une autre fois Nicolas Sarkozy affirmera que la France n’a jamais commis de massacre en Algérie. D’un revers de la main il a balayé les rapports de mission des officiers qui ont participé aux campagnes d’extermination des tribus insoumises dans toutes les régions du pays. Il a opposé un démenti méprisant aux témoignages oculaires enregistrés par des commissions d’enquêtes et aux travaux d’historiens français, anglais, italiens, espagnoles, suisses, américains. En 2005 il a réécrit selon ses convenances l’histoire positive du colonialisme français. Or le système coloniale français s’est construit sur le principe de la négation de l’appartenance des indigènes à l’espèce humaine. Ce principe a été sacralisé par l’Eglise française, la médecine, les hommes de science et même par des humanistes avérés comme Victor Hugo. En la matière les nazis ont été les bons élèves de la France prétendue mère des droits de l’homme. Sarkozy n’est pas un crétin, il jouit d’une intelligence supérieure mais il prend le peuple français pour un troupeau de moutons que rien n’intéresse en dehors de la bonne bouffe et autres futilités de la vie quotidienne alors il parle trop et dit n’importe quoi avec l’assurance que personne n’osera le remettre à sa place. Il sait parfaitement que dans l’histoire de l’humanité le processus de colonisation commence invariablement par une étape incontournable : spoliation, dépossession, déportation et extermination d’une partie des indigènes, la mise en esclavage d’une autre partie et l’abandon à elles -mêmes des populations des zones arides et montagneuses qui ne représentent aucun intérêt économique. C’est pour cela que la France officielle éprouve une honte indicible à regarder dans les yeux son passé colonial en Afrique, en Asie et sur d’autres continents mais particulièrement en Algérie qui ouvre sur l’Europe. Heureusement qu’il y a un grand nombre de voyageurs et parmi eux des diplomates, des journalistes, des poètes, des écrivains, des photographes, des artistes peintres, des cinéastes, des historiens de tout l’Occident qui ont laissé à la postérité des témoignages qui se recoupent sur la barbarie du colonialisme français.
Paradoxalement les généraux de l’armée française d’invasion et d’occupation ont décrit les carnages avec une minutie d’un huissier de justice assermenté. C’est pour cela que les historiens auront d’énormes difficultés d’accéder à des tonnes d’archives militaires, surtout celles qui décrivent les massacres des tribus et la confiscation de leur terre au profit de colons importés d’Europe… Voir ce qui se passe actuellement en Palestine et que le monde entier dénonce parce que nous le voyons en direct sur les chaines mondiales de télévision.

Question : Est-ce que le silence sur les crimes du colonialisme français en Algérie, à votre avis, est dû à la nature des relations entre les intérêts des deux pays au niveau économique par exemple ?

Réponse: J’assume pleinement ce que je vais dire : je n’ai pas encore vu des dirigeants maghrébins, africains et arabes qui placent les intérêts de la nation au dessus des intérêts de groupes ou de personnes lesquels ne s’en cachent pas d’ailleurs. Sur la question exceptionnelle de la mémoire nous avons un exemple récent désolant. Dernièrement des députés algériens avaient concocté un projet de lois criminalisant le colonialisme français. Quelques semaines après le président de l’assemblée nationale élue au quota, Ziari pour ne pas le nommer, a téléphoné à des députés français afin de les informer que le projet en question ne sera pas discuté en conseil des ministres ni en séance de l’APN. Il semblerait que c’est l’entourage de Nicolas Sarkozy qui aurait convaincu nos ministres et nos “élus” d’enterrer le projet. Il ne faut pas s’étonner. La classe politique française dispose de gros moyens de pression sur nos caciques. Ziari ne peut pas avoir téléphoné aux Français sans en avoir reçu le feu vert d’un clan des décideurs. Avant cette affaire qui mérite une enquête c’est Bouteflika qui avait pardonné à Sarkozy ses lois scélérates du 23 février 2005.

Question : L’Algérie a t-elle besoin que l’Etat français lui demande pardon pour des crimes impardonnables ?

Réponse : Absolument pas ! Mais que les français cessent de provoquer les victimes et les familles des victimes en se servant de la guerre d’Algérie comme d’une pompe à bulletins éléctoralistes. Sarkozy est allé trop loin. Il a dépassé les limites pour un chef d’Etat qui prétend désirer renforcer les relations économiques avec l’Etat algérien. Il a honoré les crimes et les hordes de l’OAS qui se seraient détachés de la France s’ils avaient réussi leur coup de force contre le général de Gaulle. Il a nié les génocides qui furent commis au nom de la république française, au nom de la civilisation occidentale et au nom de l’Eglise. Il a ouvert le Panthéon à Marcel Bigeard qui a voulu laver l’affront subi au Vietnan face à Giap en massacrant tous les Algériens et en brûlant nos douars au napalm qui était interdit par la convention de Genève. Tout cela rien que pour acheter le vote des nostalgiques de l’Algérie Française qui représentent une petite minorité très active sur la scène politique. Les nostalgiques ont su s’organiser, ils négocient leurs voix au plus offrant. De tous les candidats à l’élection de 2012 c’est Nicolas Sarkozy qui est tenu de mobiliser le maximum de frustrés pour espérer éliminer Marine Le Pen au premier tour. Les “nostalgériques” ne sont pas comme les Algériens qui sont dix fois plus nombreux mais qui n’ont pas compris qu’ils peuvent devenir une grande force de proposition et de pression pour peu qu’ils s’unissent sur les points qui les rassemblent.

Question : Est-il vrai que la France ne reconnaît pas ses crimes contre l’humanité afin de ne pas indemniser les familles des victimes car cela entraînerait de lourdes pertes ?

Réponse : Non. L’argent n’est qu’une question secondaire pour l’Etat français. C’est une question d’immoralité intellectuelle et morale. La France a continué de spolier et de massacrer les indigènes après sa belle révolution de 1789. Or c’est cette révolution qui a fait de la France la mère des droits de l’homme mais tous les principes de cette belle révolution ont été piétinés par le système colonial sur le continent africain et trop visiblement en Algérie depuis 1830. En plus les Algériens sont bien tièdes sur la défense de notre mémoire. D’un côté comme de l’autre des groupes influents et sans visage ( du moins en Algérie) désirent en arriver à déchirer les pages noires de la période coloniale. Giscard d’Estain, Chirac, Lionel Jospin, Sarkozy attendent de nous que nous disions qu’il y eut des victimes des deux côtés, que nous mettions dos à dos l’oppresseur et l’opprimé, que nous condamnions l’agresseur qui vole, viole et tue au même degré que l’agressé qui a usé de la violence pour défendre sa vie, sa liberté, son honneur et ses biens. Ce qui revient à inverser tous les lois qui régissent les relations humaines.

Question : Comment expliquez vous le silence d’un certain nombre d’historiens algériens sur les crimes du colonialisme alors qu’il y a des historiens français en particulier et étrangers en général qui ont dénoncé ces crimes avec beaucoup de courage ?

Réponse : En tout domaine il y a des mercenaires de la plume. J’ai eu une pénible expérience avec le plus célèbre et le mieux coté des historiens algériens. En 1987 Algérie Actualité a publié un dossier sur l’occupation en liaison avec le procès Barbie. Jean Daniel avait réagi en accusant les coauteurs** du dossier d’antisémites. Figurez vous que le démocrate Jean Daniel**** a demandé au dictateur Chadli de nous jeter en prison. L’historien en question Mohamed Harbi et Hocine Ait Ahmed ont adressé une lettre à Jean Daniel pour récuser nos analyses qui démontrent la parenté des crimes du colonialisme français avec les crimes nazis. En 2005 je suis allé voir sans rendez-vous Mohamed Harbi à la cafétéria de l’hôtel Panoramic qui se trouve à l’entresol. Nous avons discuté un bon moment. Je voulais comprendre ses positions qui me semblaient trop complaisantes avec le système colonial. Deux jours après il a publié une lettre dans tous les journaux algériens en prétendant que je l’ai agressé dans sa chambre d’hôtel et en m’accusant d’appartenir à une mystérieuse officine . Or, le personnel de l’hôtel peut témoigner qu’en cette période d’insécurité personne ne pouvait monter à la chambre d’un client sans autorisation du client en question. Notez que dans un cafétéria vous pouvez aborder poliment n’importe quel client. J’ai écrit une mise au point à tous les journaux, parmi eux El Watan, le Quotidien d’Algérie, le Jeune Indépendant. Aucun n’a publié ma lettre. Les mensonges de Mohamed Harbi valait mieux que la vérité aux yeux de nos meilleurs journalistes. Même pour Omar Belhouchet qui avait toute mon estime en raison du harcèlement judiciaire qu’il subissait. Jusqu’à présent je me demande pourquoi il m’a censuré malgré son long combat pour la liberté d’expression.





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